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L’homme qui a sauvé 59.000 vies

L’homme qui a sauvé 59.000 vies

Au crépuscule, un canot pneumatique sombre en Méditerranée. Conçu pour 30 personnes, il en transporte plus de 100 dont de nombreuses femmes et des enfants. Plusieurs sont morts, d’autres agonisent, vaincus par les gaz d’échappement. Dans cette mêlée de corps, les plus jeunes comme les plus âgés s’enfoncent dans l’eau qui remplit l’embarcation.

Chacun d’eux a misé sur l’Europe pour y bâtir une vie meilleure et a tout risqué pour réaliser ce rêve. Aucun capitaine à bord ; pas d’abri, pas de nourriture ni d’eau. Plus grave encore, pas de réserve de carburant. Des nuages se forment, la mer s’agite ; la situation est désespérée.

Alors que le canot pneumatique est presque englouti, le vrombissement d’un moteur fend l’air. Un navire approche. Des voix lancent des instructions : « Asseyez-vous ! Restez calmes ! »

 A la dérive

« En apercevant un canot à la dérive ou en captant une alerte, on éprouve de la joie parce qu’on sait qu’on peut aider, dit Oscar Camps. Les problèmes commencent une fois que tout le monde se trouve en sécurité à bord. On doit gérer les blessés, les bébés, les avaries du bateau, le manque d’espace. Chaque mission de sauvetage est une tragédie humaine. On ne sait jamais ce qui va se passer. »

Oscar Camps est intervenu dans des centaines de situations de ce genre. Il connaît le prix que les gens paient pour fuir la guerre, la persécution et la pauvreté, et espérer un avenir meilleur. Fondateur en 2015 de Proactiva Open Arms, organisation à but non lucratif dédiée au sauvetage de vies humaines en mer, voilà trois ans qu’il porte assistance à des hommes, des femmes et des enfants sur le point de se noyer en mer Égée et en Méditerranée. Selon les dernières estimations, Proactiva aurait sauvé 59 395 vies.

L’homme connaît bien la mer et les techniques de sauvetage. Aujourd’hui âgé de 56 ans, père de quatre enfants, il a grandi à Badalona, ville côtière située au nord de Barcelone, en Catalogne. Sa maison surplombe le large à l’extrémité d’une longue plage. Les bureaux et les bateaux de Proactiva se trouvent de l’autre côté de cette plage.

Interventions d’urgence

« Enfant, je venais ici avec mon grand-père, raconte-t-il en marchant sur le sable. Il n’y avait pas de maîtres nageurs à l’époque, mais un groupe de solides gaillards plus âgés montaient la garde, et il en faisait partie. Il m’a beaucoup appris, même si je n’ai commencé à sauver des vies que plus tard. »

Au début de la vingtaine, Oscar Camps dirigeait une entreprise de location de voitures. Un jour, en rendant visite à un ami, il a trouvé le concierge de l’immeuble effondré dans la rue. « Il ne bougeait pas et je ne savais que faire, se souvient-il. J’ai sonné à toutes les portes, mais personne ne pouvait aider. Je l’ai installé dans ma voiture et l’ai conduit à l’hôpital. En arrivant, il était déjà mort. Cela m’a bouleversé. »

Quelques jours plus tard, il s’est inscrit à un cours de la Croix-Rouge, où il travaillera six ans. En décembre 1999, il a décidé de combiner les interventions d’urgence à son amour pour la mer en créant une entreprise de maîtres nageurs sur la plage.

Pro-Activa Serveis Aquatics est devenue l’entreprise de sauvetage la plus prospère d’Espagne, avec 600 employés répartis sur quatre sites. Sa vie lui plaisait, mais une fois de plus, son sens de la compassion et du devoir allait en changer le cours.

Un corps sur la plage

Le 2 septembre 2015, un bateau transportant des réfugiés syriens a coulé en mer Égée, à l’est de la Grèce. Le journal télévisé a montré l’image du petit Aylan Kurdi, trois ans, dont le corps noyé s’était échoué sur une plage turque. « Mon fils avait le même âge, confie Oscar Camps encore ému. Je sentais que je devais agir. J’ai écrit aux gouvernements espagnol et grec, à des organisations humanitaires, aux ambassades, à tout le monde en proposant de mettre nos équipements et nos équipes spécialisées à leur disposition. Personne n’a répondu. »

Il a donc puisé dans ses propres économies et, avec l’un de ses équipiers, Gerard Canals, il s’est envolé pour Lesbos, en Grèce. À l’époque, cette île touristique était devenue le principal relais des personnes fuyant le Moyen-Orient. Des dizaines de milliers de réfugiés l’avaient rejointe après avoir effectué la courte mais dangereuse traversée depuis la Turquie. Des centaines s’étaient noyés.

À Lesbos, c’était le chaos. « Deux mille, trois mille immigrants et réfugiés affluaient chaque jour. Aucun des organismes humanitaires importants n’était présent, seulement des routards bénévoles et une petite organisation locale, dit Oscar. On avait demandé aux réfugiés de lacérer leurs pneumatiques avant de toucher terre pour qu’on ne puisse les renvoyer à bord de leur embarcation. Les canots coulaient, les corps se débattaient dans l’eau, paniqués. On entendait des gens crier à l’aide à 100 m du rivage et personne ne les aidait. C’était horrible. »

 

A la nage

Suivant le conseil de militants des droits de l’homme à Lesbos, Oscar a créé une organisation non gouvernementale (ONG) pour pouvoir rester sur place. Deux autres de ses employés l’ont rejoint, puis une dizaine de plus. Ils sont devenus la première équipe appelée pour les opérations de sauvetage le long de la côte rocheuse du nord de l’île.

Quelque 75 000 réfugiés sont arrivés cet hiver-là.

« On se concentrait sur la mer, on essayait de s’assurer que les gens ne se noyaient pas. Aussitôt les naufragés ramenés sur la côte, on repartait en mer. On dormait et mangeait peu, on avait froid et on était constamment mouillé, avec des éraflures partout. »

Au début, ils ne disposaient que de combinaisons de plongée, de sifflets, de palmes et de vestes de sauvetage. « On rejoignait les bateaux en perdition à la nage, mais on ne pouvait pas repêcher tout le monde. Les mères accrochaient leurs enfants à leur poitrine pour les garder en sûreté lors de la traversée. Dans l’eau, leur tête disparaissait sous la surface et ils mouraient suffoqués. »

Sa voix se brise. « Les gens étaient épuisés et en pleurs. En quelques secondes, je devais décider par qui commencer. J’attrapais deux enfants et revenais pour découvrir que là où se trouvaient cinq personnes, il n’en restait que deux : où étaient les autres ? Où se trouvaient les parents ? Chaque action avait des conséquences, et je devrais vivre avec elles pour le restant de mes jours. »

Une traversée périlleuse

En mars  2016, l’Union européenne a signé un accord avec la Turquie lui fournissant argent et concessions politiques en échange du renforcement du contrôle aux frontières et du maintien des réfugiés dans son pays. La voie d’évacuation des migrants vers la Grèce a été radicalement réduite.

D’autres tragédies humaines survenaient ailleurs, notamment en Libye, en raison de la guerre civile. Le nombre de migrants et de demandeurs d’asile a explosé. Ces malheureux tentaient une longue et périlleuse traversée de près de 500 km sur la Méditerranée entre les côtes libyennes et italiennes. En 2016, plus de 181 000 personnes venant de l’Afrique du Nord ont atteint la péninsule. Des milliers sont mortes noyées.

Oscar Camps et son équipe ont tourné leur attention vers la Méditerranée, mais ils avaient maintenant besoin de bateaux. Grâce au financement participatif, ils en ont trouvé trois : un vieux chalutier, Golfo Azzurro, leur vaisseau principal, Open Arms, et un bateau appelé Astral, « un yacht des années 1970 qui appartenait à un Italien — un séducteur, précise Oscar avec un sourire ironique. L’exact opposé de ce qu’on recherchait, mais il nous a permis de sauver 14 000 vies durant l’été 2016. »

« Pendant longtemps, nous manquions d’espace sur nos bateaux. Nous devions demander au centre de coordination des sauvetages maritimes un transfert ou la permission d’accéder à un port — et cela pouvait prendre des heures, voire des jours. Pendant ce temps, nous recevions d’autres alertes. Les embarcations surchargées pouvaient sombrer en un jour si le temps se gâtait. Parfois, en arrivant sur place, on ne retrouvait rien. »

Une fois le sauvetage effectué, il restait à trouver l’endroit où emmener les réfugiés. Oscar s’est retrouvé mêlé à des questions politiques, y compris l’objection selon laquelle les bateaux qui sauvent des réfugiés constitueraient une force d’attraction pour les migrants comme pour les trafiquants.

Menaces de mort

En parallèle, les groupes d’extrême droite et les partis politiques populistes opposés à l’immigration étaient en plein essor dans toute l’Europe. Les gouvernements des pays du sud du continent fermaient leurs ports aux navires de sauvetage.

Rien de tout cela n’a arrêté les réfugiés, mais les bateaux de Proactiva se sont vu refuser l’entrée dans plusieurs ports. Des personnes nécessitant des soins médicaux sont décédées à bord. Oscar n’en décolère toujours pas.

Soutenu par l’Union européenne, mais condamné par l’Organisation des Nations unies, un accord entre l’Italie et la Libye a permis aux garde-côtes libyens de patrouiller en mer et de placer les migrants croisés dans des centres de détention. En mars dernier, ils ont menacé d’ouvrir le feu si le navire Open Arms ne leur livrait pas les femmes et les enfants parmi les 218 personnes secourues à l’extérieur des eaux libyennes. L’équipage a refusé et a navigué jusqu’en Sicile, où il a été inculpé de trafic illégal et où le navire a été saisi.

Ces actes ont été condamnés par le directeur de campagne d’Amnesty International en Europe, Fotis Filippou :« Plutôt qu’être traitées en criminelles pour aider les réfugiés et les migrants […] les ONG devraient être soutenues ».

« J’ai reçu des menaces de mort en cinq langues, s’attriste Oscar Camps, juste parce que j’essaie de sauver des vies. » Lui et son équipe veulent simplement faire ce qu’ils estiment juste. « En vertu du droit international, nous devons porter secours à toute personne en détresse en mer. Nous serons là, où que cela se produise. »

Oscar Camps possède un petit bateau. Il le sort peu en mer et le garde plutôt amarré. Lorsqu’il a besoin d’être seul pour penser, il s’y assoit. « Nous voyons tous beaucoup trop de choses. Je pleurais beaucoup au début, au téléphone avec des amis, ma famille. »

Désormais, les équipes de secouristes sont suivies par des psychologues spécialisés en gestion de crise et en stress post-traumatique. « On vit beaucoup d’émotion, d’adrénaline, de testostérone — beaucoup de tout », témoigne Oscar.

« En rentrant chez moi, je ne pensais qu’à mon équipe encore là-bas — frigorifiée, épuisée, pataugeant dans la mer. C’était difficile, pour moi, ma famille, l’entreprise. Ces expériences m’ont fondamentalement changé. »

Apprendre à coexister

Entre deux missions, il parle de réfugiés et d’immigration avec des chefs de gouvernement, les médias internationaux, le Parlement européen, et même le pape (à deux reprises). À tous, il veut expliquer les conséquences de mauvais choix politiques sur de vraies vies.

« Oscar est un homme d’action prêt à se battre pour ses convictions, salue Peter Bouckaert, directeur de la division urgences de Human Rights Watch. Il a défendu les principes de solidarité et d’humanité, les piliers  de l’Union européenne. Les dirigeants européens, eux, fermaient la porte et détournaient le regard. Grâce à lui des milliers de vies ont été sauvées. »

En attendant que les gouvernements proposent une solution durable et intégrée pour accueillir les migrants, Oscar Camps essaie de s’attaquer à certains des problèmes qui poussent les gens à entreprendre ces traversées. « Pour un maître nageur, le meilleur sauvetage est celui qui n’est pas nécessaire », dit-il.

Proactiva Open Arms Africa œuvre déjà en partenariat avec des organisations caritatives au Ghana et au Sénégal.

Elles soulignent les dangers et les chances limitées qui attendent les migrants désireux de vivre en Europe. Elles fournissent aussi des outils éducatifs et des compétences pour aider les gens à améliorer leur vie dans leur pays d’origine.

« Les Européens doivent s’habituer à l’immigration et apprendre à coexister, soutient Oscar. Les organisations environnementales protègent les baleines et luttent contre la surpêche, mais il n’existe aucun groupe qui défende les droits humains en mer. Nous voudrions être dans ce trou noir des routes migratoires maritimes partout dans le monde — dans les pays qui ne respectent pas le droit international et où personne n’est dénoncé, là où des êtres humains perdent la vie et où il n’existe ni médecins ni journalistes pour en témoigner. »

Oscar Camps raconte que l’équipage écoute souvent de la musique sur le bateau pendant les recherches en mer. En tête de la liste de lecture se trouve Imagine de John Lennon et sa vision d’un monde meilleur. « Nous ne sommes que des maîtres nageurs avec de l’argent collecté via les réseaux sociaux, conclut Oscar. Si on parvient à en faire autant avec si peu, imaginez ce que 28 États pourraient accomplir ! »

L’Européen de l’année du Reader’s Digest Oscar Camps est le 24e lauréat de ce prix annuel, qui récompense un groupe exclusif d’Européens dont le travail extraordinaire contribue à rendre le monde meilleur.

Banque d`ìmages

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